Estour inc po tojo

Estour inc po tojo

Estour inc po tojo

Pour un prédicateur, la fête de l’Epiphanie du Seigneur a quelque chose d’inconfortable, dans la mesure où elle semble redondante avec la fête de Noël. Que dire de plus à propos de la venue en notre chair du Verbe de Dieu ? Oui, bien sûr, avec les mages, ce sont toutes les nations païennes qui viennent rendre hommage à l’enfant de la crèche, faisant de la naissance du Messie d’Israël un événement qui concerne toute l’humanité, et non plus simplement les Juifs ; mais encore ?

Et puis je me suis fait cette simple observation : lorsque les mages sont arrivés à Bethléem, quelques jours après la naissance du Seigneur… l’enfant était toujours là ; et ce simple fait change tout.

« Epiphanie » signifie « manifestation ». Ce n’était certes pas la première fois que le Seigneur se manifestait aux hommes. Entre autres, il s’était manifesté à Abraham aux chênes de Mambré, sous l’apparence des trois voyageurs (Gn 18) ; il s’était manifesté à Jacob en luttant avec lui au gué de Yabboq (Gn 32) ; il s’était manifesté à Moïse dans le buisson ardent (Ex 3) ; il s’était manifesté à Gédéon sous le térébinthe d’Ofra (Jg 6) et à Elie sur le mont Horeb (1R 19) ; il s’était manifesté à Isaïe dans le Temple (Is 6) et à Ezekiel au bord du fleuve Kébar (Ez 1).

Cependant, si quelqu’un était venu à passer au même endroit que Moïse le lendemain du buisson ardent, sans doute n’y aurait-il rien vu de particulier, et de même pour toutes les autres manifestations. Au contraire, les mages venus plusieurs jours après Noël ont pu adorer le Seigneur, car il était toujours là. La naissance du Seigneur à Noël n’est pas une parenthèse enchantée dans l’histoire humaine. Celui qui est né à Noël, c’est l’Emmanuel, c’est Dieu-avec-nous : il est né, il a habité parmi nous, il a fait sa demeure dans l’humanité, pour toujours.

 Bien que l’on mette l’accent sur l’adoration des mages venus d’Orient, la fête de l’Epiphanie célèbre en réalité trois mystères de la manifestation du Seigneur : la venue des mages bien entendu, et également les noces de Cana, le premier signe public par lequel le Seigneur a manifesté sa gloire (Jn 2), et enfin le baptême du Seigneur dans le Jourdain (Mt 3), lorsque le Père et l’Esprit ont rendu témoignage à sa divinité et à sa mission.

On pourrait même élargir encore la portée de la fête de l’Epiphanie à travers les mille manières dont le Seigneur Jésus a manifesté son identité, sa mission et sa gloire. Présenté au Temple quarante jours après sa naissance, il est reconnu comme la lumière des nations ; douze ans plus tard, il commence à enseigner dans la Maison de Dieu, celui qu’il appelle son Père ; devenu adulte, il affronte le diable en combat singulier dans le désert ; ensuite, chacun de ses enseignements, chacune de ses paraboles, chacun de ses signes miraculeux sont autant de manifestations de sa gloire ; enfin, sa passion et sa mort, sa résurrection, son ascension et le don de l’Esprit manifestent que, le jour de Noël, c’est la Vie elle-même qui s’était manifestée dans le monde, la Vie plus forte que la mort.

 Tous nous avons déjà vu le monument situé à gauche du chœur de la basilique de Sion, célébrant l’unité lorraine et la réconciliation et portant entre autres cette inscription en patois : « Estour inc po tojo » (À présent, unis pour toujours). D’une certaine manière, la fête de l’Epiphanie célèbre la permanence de l’événement de Noël : Dieu s’est manifesté, la lumière du Seigneur s’est levée, le Verbe s’est fait chair pour nous et estour inc po tojo.

« Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, et la gloire du Seigneur s’est levée sur toi. Voici que les ténèbres couvrent la terre, et la nuée obscure couvre les peuples. Mais sur toi se lève le Seigneur, sur toi sa gloire apparaît. Les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. »

Aujourd’hui encore, celui qui est né à Noël est toujours là. Une lumière s’est levée sur la terre encore recouverte par les ténèbres et sur les peuples encore recouverts par la nuée obscure, une lumière qu’aucune nuit ne pourra jamais oblitérer.

La lumière du Seigneur n’est cependant pas une lumière aveuglante. Elle n’a rien de contraignant pour la liberté humaine. Elle est semblable à cette étoile qui a guidé les mages, aux paroles et aux actes de Jésus qui ouvraient la porte à la foi, à la lampe discrète mais fidèle de nos tabernacles, à la charité simple et concrète que les chrétiens s’efforcent de manifester dans leur vie. C’est pourquoi, aujourd’hui comme hier, il y a toujours des Hérode qui font le choix de se fermer à la lumière du Christ, de ne pas tenir compte de la manifestation du Seigneur de la Vie, voire de s’y opposer frontalement en choisissant la mort, la violence, la mainmise sur les choses et les personnes.

Que cela ne nous effraie pas. La lumière du Christ, si discrète soit-elle, est plus forte que toutes les ombres de ce monde et rien ne pourra nous séparer d’elle. En contemplant l’enfant de la crèche, le vin des noces de Cana, le baptême du Fils de Dieu, tout son ministère public, le mystère de sa Pâque et jusqu’à l’eucharistie de ce jour, nous pouvons redire avec une infinie confiance : « À présent, unis pour toujours. »

Père Alexandre-Marie Valder