Choisis la Vie
Choisis la Vie
« Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps. Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. »
Frères et sœurs, les lectures de ce dimanche nous obligent à aborder des questions fondamentales : le salut de l’âme et du corps, la possibilité de la mort éternelle dans la géhenne, la façon dont la volonté de Dieu agit dans le monde, la liberté humaine, etc. Relevons le défi. Je vous promets même de conclure sur une note d’émerveillement.
Qui est « celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps » ?
Le texte peut d’abord désigner Satan qui veut mener les hommes et les femmes à la mort éternelle de la géhenne et ainsi saccager l’œuvre de Dieu. La prière d’exorcisme accompagnée de l’imposition de la main qui précède le Baptême révèle et réalise que celui qui choisit d’appartenir au Seigneur est ainsi délivré du Mauvais. Le diable existe, il veut la mort des humains, mais il ne le peut que dans la mesure où nous le laissons agir.
Autre interprétation : certaines traductions écrivent « Celui qui… », voire même « Dieu qui… ». C’est juste en effet : à proprement parler, Dieu seul, à l’exclusion de tout être créé, dispose de ce pouvoir. Nous croyons cependant qu’il veut que tout homme soit sauvé et qu’il fait l’impossible pour que personne ne se perde.
La troisième possibilité, je la garde pour plus tard, suspense oblige.
Venons-en à ces moineaux, dont pas un seul ne tombe à terre sans que le Père le veuille. C’est un fait : Dieu a voulu un monde où il y a des moineaux, où il y a aussi des oiseleurs, des rapaces et des chats, et donc des moineaux qui meurent. Il y a même des pierres qui tombent, des forêts qui brûlent, des bactéries et des virus qui se propagent, et cela aboutit à la mort d’hommes, de femmes et d’enfants. Dieu a voulu un monde où les êtres, en agissant selon leur nature, peuvent causer la mort d’autres êtres.
Dans notre monde, il y a du mal et cela nous bouleverse. S. Thomas d’Aquin ose écrire que c’est même un signe de l’existence de Dieu. Nous sentons que le mal qui advient n’est pas dans l’ordre des choses et, s’il y a un ordre des choses, c’est donc qu’il y a un ordonnateur.
Dans notre monde, il y a une autre forme de mal encore plus scandaleuse : on persécute le prophète Jérémie – nous l’entendions dans la première lecture –, on menace son voisin, on brûle des voitures, on manipule l’information, on exploite de pauvres gens, on souille des enfants, etc. C’est ce que la foi chrétienne appelle le péché, sous ses multiples formes.
Le péché est toujours le fait d’une créature libre, un ange ou un humain, qui agit délibérément à l’encontre de la volonté de Dieu. Le chat qui tue un moineau, le chien qui ravage une plate-bande, ne pèchent pas. Ils suivent l’instinct inscrit dans leur nature de chat ou de chien. Le péché est un acte dont seules sont capables les créatures douées de liberté, les anges et les humains. C’est parce que le péché est un acte de la volonté libre que cela a du sens, au moment du Baptême, de promettre de rejeter le péché, tout ce qui conduit au mal et Satan qui est l’auteur du péché.
Dieu a pris le risque de la liberté. Dans la folie de son amour, il a créé les anges et les humains afin qu’ils choisissent librement de l’aimer et de se laisser aimer par lui. Ce faisant, il a accepté de créer des êtres capables de refuser d’aimer et de se laisser aimer, capables de faire obstacle à la volonté de Dieu pour eux. C’est vertigineux.
J’avais promis une troisième interprétation possible de celui que l’on doit craindre car il a le pouvoir de faire périr. C’est moi-même, avec la liberté que Dieu m’a donnée pour que je l’aime et me laisse aimer par lui, ma liberté qui a le pouvoir de faire obstacle à sa volonté de salut pour moi, ma liberté donnée pour choisir la vie éternelle et qui a le pouvoir de la refuser.
J’avais aussi promis de conclure sur un émerveillement.
Au VIIe siècle, l’Église s’est demandé ce qu’il en était de la volonté libre du Seigneur Jésus. Lui qui n’a jamais rien fait que la volonté de son Père, était-il vraiment libre ?
La réponse est oui. Le Seigneur Jésus, homme véritable, possède une volonté libre. En fait, nul homme dans l’histoire ne fut plus libre que lui. Les évangiles nous montrent comment Jésus a résisté à la tentation de faire un mauvais usage de sa liberté. Chaque jour de sa vie, il a posé des actes humains libres. Il a choisi d’aimer le Père et de se laisser aimer, de dire toujours « oui », et ce jusqu’au don de sa vie.
Puisque que le Seigneur Jésus, vrai homme, est aussi un seul Dieu avec le Père, alors ses actes humains libres possèdent une valeur infinie. C’est ce qu’esquissait saint Paul dans la lecture : « Combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus Christ. » Dieu ne sauve pas le monde de l’extérieur, par un décret arbitraire ; il le rachète de l’intérieur, par les « oui » libres de son Fils.
En recevant le Baptême, nous acceptons que le Fils vienne ainsi nous racheter de l’intérieur ; non pas simplement en effaçant une tache superficielle, mais en guérissant notre cœur.
On dit parfois un peu vite que Dieu nous laisse libres. C’est très incomplet. Il faut dire plutôt que Dieu nous rend libres, et de plus en plus. Baptisés, nous sommes devenus fils et filles du Père. Chaque fois que nous choisissons de prier, de méditer l’Écriture, de recevoir les sacrements, de rejeter le mal, de choisir le bien, nos « oui », portés par le « oui » total et parfait du Christ Jésus, ont le pouvoir de nous ouvrir les portes de la vie éternelle.
Père Alexandre-Marie Valder