« Vivons bien et les temps seront bons »
« Vivons bien et les temps seront bons »
Samedi dernier s’est produit un terrible séisme au Venezuela. Dimanche et lundi, nous étions sous le choc de la mort de onze personnes dans l’accident d’avion à Tomblaine. La communauté de la Malgrange à laquelle j’appartiens comme prêtre envoyé, pleure un de ses élèves, qui obtiendra le baccalauréat à titre posthume. Mardi, des parlementaires profondément divisés ont engagé notre pays sur un chemin mortifère dont nul ne peut dire où il nous mènera. La nouvelle loi pourrait conduire des congrégations qui nous sont familières, les sœurs de Saint-Charles et les petites sœurs des pauvres, à fermer leurs maisons, voire à quitter le pays. Mercredi a eu lieu un événement plus confidentiel mais néanmoins douloureux pour notre Église, avec l’ordination de quatre évêques pour la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX). Par le fait même, les disciples de Mgr Lefebvre ont choisi de rompre à nouveau avec l’Église catholique, affirmant qu’elle n’était plus fidèle à l’Évangile du Christ.
Ces événements récents ajoutent à l’ambiance tragique de ces derniers mois en France, avec leur lot d’enfants assassinés, de mensonges d’Etat, de menaces autoritaires, de délitement de la société à l’approche des élections, sans oublier la guerre en Ukraine et au Proche-Orient, et aux massacres de chrétiens au Nigéria et ailleurs.
Dans ce contexte, les lectures de ce dimanche semblent déplacées, presque indécentes :
« Ainsi parle le Seigneur : “Exulte de toutes tes forces, fille de Sion ! Pousse des cris de joie, fille de Jérusalem ! Voici ton roi qui vient à toi : il est juste et victorieux, pauvre et monté sur un âne, un ânon, le petit d’une ânesse […]. Il brisera l’arc de guerre, et il proclamera la paix aux nations.” »
« Je t’exalterai, mon Dieu, mon Roi ; je bénirai ton nom toujours et à jamais ! […] Le Seigneur est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour. La bonté du Seigneur est pour tous, sa tendresse, pour toutes ses œuvres. »
« Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance […]. Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos […]. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. »
C’est à un peuple désespéré que le prophète Zacharie adresse la parole du Seigneur, un peuple à peine revenu de la déportation, qui peine à se réinstaller sur sa terre, et qui voit revenir le spectre de la guerre avec l’arrivée des phalanges d’Alexandre le Grand.
Quant au Seigneur Jésus, il vient tout juste de prononcer des paroles de lamentation sur Corazine, Bethsaïde et Capharnaüm, ces villes qui ont le plus bénéficié de sa présence, de ses enseignements et de ses miracles sans pour autant se convertir : « Malheureuse es-tu, Corazine ! Malheureuse es-tu, Bethsaïde ! […] Et toi, Capharnaüm, […] tu descendras jusqu’au séjour des morts ! » En dépit de la dureté des temps, ce sont des paroles de louange, de confiance et d’espérance qui dominent.
En bon religieux augustin, le pape Léon se réfère souvent à Saint Augustin, et notamment à un extrait du sermon 80 : « Les temps sont mauvais, les temps sont difficiles, répète-t-on partout. Vivons bien et les temps seront bons. C’est nous qui faisons le temps ; il est tel que nous sommes. »
« Vivons bien », nous exhorte saint Augustin. Saint Paul, dans la deuxième lecture, indique deux voies : vivre selon la chair ou selon l’Esprit. Vivre selon la chair, c’est chercher à se faire dieu sans Dieu et donc forcément contre Dieu. Saint Paul et saint Augustin ont expérimenté de façon très différente ce que cela signifie. Quant à nous, il suffit d’allumer notre télévision pour en voir des exemples criants.
Vivre bien, vivre selon l’Esprit, ce n’est pas s’évader du monde, bien au contraire : c’est prendre sur ses épaules le joug du Christ, tirer avec lui le monde vers le Royaume. « Vivons bien et les temps seront bons, poursuit saint Augustin. C’est nous qui faisons le temps ; il est tel que nous sommes. »
Chrétiens, consacrés par le Baptême et la Confirmation, nous avons le pouvoir de faire le temps, c’est-à-dire de choisir avec quoi nous voulons ensemencer le temps qui nous est offert. Le pape Léon emprunte d’ailleurs à ce propos les mots du magicien Gandalf : « Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver. »
Reste le scandale du mal aujourd’hui, de ces semences de mort qui semblent rendre nos efforts vers le bien dérisoires. C’est là que nous devons recourir à l’espérance qui voit et aime déjà ce qui n’est pas encore. Grâce à l’espérance, nous avons la certitude que les semences de charité, de vérité, de justice, de paix, de joie, de louange et de confiance porteront du fruit pour la vie éternelle alors que les semences de division, de mensonge, de destruction, de mépris et de découragement, même si elles paraissent prospérer, resteront stériles.
Le Seigneur travaille avec nous, il tire le joug avec nous. Comme nous, et bien plus que nous, il est affecté par le mal des temps, et pourtant il le tolère car, par-delà les semences de mort qui poussent dans le champ du monde, il voit déjà les greniers du Ciel débordant de grain. Il sait que, lorsque viendra l’accomplissement de toute chose, aucun pleur ne sera laissé sans consolation, aucune révolte ne sera laissée sans justice, aucun pourquoi ne sera laissé sans réponse.
Il est vrai que les temps sont mauvais. Osons cependant l’affirmer, même d’une voix mal assurée : « Tu es béni, Père, Seigneur du ciel et de la terre, tu as révélé aux tout-petits les mystères du Royaume ! »
Père Alexandre-Marie Valder