Frères et sœurs du Fils unique
Frères et sœurs du Fils Unique
Frères et sœurs, pour cette vie-ci et pour la vie éternelle, nous avons mis notre foi dans le Christ Jésus, le Seigneur. C’est de lui que parle saint Paul dans la lecture de ce dimanche, ce Fils qui doit être le premier-né d’une multitude de frères.
Fils unique du Père, il est vrai Dieu né du vrai Dieu, consubstantiel au Père selon la divinité. Premier-né d’une multitude de frères, il est homme véritable, consubstantiel à nous selon l’humanité, encore qu’il ne faille pas prendre le mot exactement dans le même sens.
Le Christ, vrai Dieu et homme véritable, unique Médiateur entre Dieu et l’humanité, n’est pas une fantaisie métaphysique pour divertir les philosophes et les théologiens. Croire en lui, c’est affirmer que parmi la multitude des dieux que peuvent se faire les humains, le vrai Dieu se reconnaît à ce qu’il ne craint pas de s’abaisser au plus près de sa création jusqu’à s’unir à sa créature de prédilection. Dans la crèche, sur la croix, sur l’autel, le vrai Dieu s’approche de nous sans en être diminué, rabaissé, avili ou souillé. C’est à cela qu’on le reconnaît.
Croire au Christ vrai Dieu et homme véritable, c’est aussi confesser que l’être humain n’est pas écrasé ou effacé lorsqu’il s’approche de Dieu. Puisque le Christ Jésus, en qui divinité et humanité sont si étroitement unies, est plus homme que n’importe qui, alors cela veut dire que nul n’a à sacrifier quoi que ce soit de son humanité pour s’approcher de Dieu. Le vrai Dieu n’est pas celui qui rabaisse l’être humain ; il est celui qui l’élève. Comme l’explique le pape Léon dans Magnifica Humanitas, c’est uniquement Dieu, et non la technologie, qui permet à l’être humain de se transcender et ainsi d’accéder à la vérité de ce qu’il est.
« Ceux que [Dieu] avait destinés d’avance, écrit saint Paul, il les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il en a fait des justes ; et ceux qu’il a rendus justes, il leur a donné sa gloire », c’est-à-dire sa propre divinité. Le seul vrai Dieu, celui qui se donne à connaître dans le Christ Jésus, fait alliance avec l’humanité et avec chaque personne, il veut conduire chacun à partager sa propre vie, et ainsi faire du Fils unique le premier-né d’une multitude de frères et de sœurs.
Comme son nom l’indique, cette alliance est une relation de personne à personne. C’est pourquoi les chrétiens mettent en garde contre les idéologies qui vantent l’homme autosuffisant, coupé des autres et coupé de Dieu. Appuyés sur la parole du Seigneur, nous ne craignons pas d’affirmer qu’il existe un enfer et que cet enfer commence dès lors que l’homme s’enfer-me sur lui-même.
Dans la première lecture, Salomon comprend que la clé d’une vie bonne d’une vie pleinement humaine, se trouve dans l’alliance. Il demande au Seigneur la grâce de relations ajustées, un cœur attentif aux autres, un esprit qui se laisse éclairer par Dieu pour discerner le bien et le mal, afin de bien gouverner. Même si nous n’avons pas la responsabilité de gouverner les autres, nous avons au moins celle de nous gouverner nous-mêmes.
Se gouverner soi-même : cette expression ne doit pas nous faire oublier que tout se joue au sein d’une alliance. Pour nombre de nos contemporains, se gouverner soi-même, c’est décider par soi-même d’où l’on vient, où l’on va et par quel chemin. Nous commençons à en voir les dégâts : rejet de ce qui est donné à la naissance, refus de recevoir et de transmettre, orgueil prométhéen, idolâtrie de la technique, perte de sens, désespoir, jusqu’à la promotion de la mort programmée par euthanasie. « L’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu », écrivait saint Augustin.
Au contraire, comme chrétien, je crois que me gouverner moi-même, c’est confesser que mon origine est en Dieu, que je viens de Dieu, que d’avance, de toute éternité, je suis connu, voulu, aimé. Reconnaître cette limite ne me diminue pas. Au contraire, c’est la condition nécessaire pour me transcender.
Me gouverner moi-même, c’est vivre en alliance avec le vrai Dieu, celui dont l’alliance me rend plus humain. Croire au Christ vrai Dieu et vrai homme, c’est croire que m’attacher à Dieu ne m’enferme pas, mais me libère au contraire. « Mon partage, Seigneur, je l’ai dit, c’est d’observer tes paroles, chante le psalmiste. Mon bonheur, c’est la loi de ta bouche, plus qu’un monceau d’or ou d’argent. »
Le moyen de me gouverner moi-même, c’est de fréquenter le Christ comme un maître et un ami, méditer sa parole, vivre de ses sacrements. C’est le moyen par excellence de prêter l’oreille et rendre mon cœur attentif à cette parole qui me dit : « Voici le bien à accomplir, voici le mal à éviter. Fais ainsi, et tu vivras. » À moi ensuite de mettre cela en musique dans ma vie, de le mettre en œuvre par des actes qui seront entièrement de Dieu et entièrement de moi, de même que le Christ est inséparablement Dieu et homme.
Me gouverner moi-même, c’est chérir cette alliance avec Dieu dans le Christ par-dessus tout. Il serait souvent plus facile d’opter pour l’autosuffisance, l’autodétermination, l’autonomie. Et pourtant c’est cette alliance qui fait vivre. C’est elle qui est le trésor caché dans le champ, la perle précieuse, qui valent bien tous les renoncements et tous les efforts, car leur valeur est éternelle. C’est elle que nous essayons non seulement de vivre, mais de partager autour de nous, si du moins nous croyons qu’elle fait vivre.
Beaucoup sont sincèrement attachés au Seigneur. D’autres autour de nous se réclament de l’alliance avec Dieu dans le Christ, par habitude, par coutume, par rejet d’autres religions. Tous ensemble, nous sommes comme ces nombreux poissons pris dans le filet du Royaume. Attention : l’Évangile nous dit qu’au dernier jour, un tri sera effectué.
Dieu de miséricorde, tu nous as formés par ta Sagesse pour gouverner ta création en nous gouvernant nous-mêmes. Donne-nous chaque jour la Sagesse qui vient de toi, qu’elle nous apprenne ce qui te plaît et nous fasse parvenir à la gloire du Ciel, innombrables frères et sœurs de ton Fils Unique, notre Seigneur, pour les siècles des siècles. Amen.
Père Alexandre-Marie Valder