Afin que ne soit vidée la croix du Christ

Afin que ne soit vidée la croix du Christ

Afin que ne soit vidée la croix du Christ

Le Christ, en effet, ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer l’Évangile, et cela sans avoir recours au langage de la sagesse humaine, ce qui rendrait vaine la croix du Christ. En suivant le texte au plus près, on pourrait traduire : « Afin que ne soit vidée la croix du Christ. »

De toute évidence, pour Paul, les discours de sagesse seulement humaine ne peuvent rendre compte du mystère de la croix du Christ. En cherchant à rendre cet élément central de la foi audible et acceptable, on s’expose à vider la croix du Christ de sa puissance, à la neutraliser, à la polir, à l’émousser, à la mettre à distance, à la rendre insignifiante et insipide. Si cela était le cas du temps de Paul, c’est sans doute toujours la même chose aujourd’hui. De quelle manière ?

 La croix du Christ n’est pas un mythe. Nous affirmons que le Seigneur Jésus fut « crucifié pour nous sous Ponce Pilate ». La spécificité de la foi chrétienne héritée du judaïsme est qu’elle se fonde sur un événement historique. Si le Christ n’est pas né, mort et ressuscité dans l’histoire, si tout cela n’est que symbole, notre foi est vide. C’est parce que le Christ est mort et ressuscité que nous avons l’assurance de l’amour de Dieu. Comme l’écrit S. Jean (1Jn 3,16) : « Voici comment nous avons reconnu l’amour : lui, Jésus, a donné sa vie pour nous. Nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères. »

Inversement, ce n’est pas parce que la croix du Christ est un événement historique qu’elle est totalement révolue. Comme l’écrivait joliment le pape François, lors de chaque eucharistie, « le contenu du Pain rompu est la croix de Jésus, son sacrifice d’obéissance par amour pour le Père ». Aujourd’hui, le Christ donne sa vie pour nous et pour la multitude.

Dans l’Église catholique, on représente rarement la croix sans le Crucifié : en effet, aujourd’hui encore, lorsque la croix, c’est-à-dire l’épreuve, la contradiction, la souffrance, etc., survient dans ma vie, ce n’est jamais sans le Christ qui la porte avec moi. Il y a 2000 ans, le Fils de Dieu a souffert seul afin que moi je ne sois jamais seul avec ma souffrance.

 Le Fils de Dieu a souffert pour moi, c’est-à-dire en ma faveur. Il a aussi souffert à cause de moi. Une manière de vider la croix du Christ serait que j’en refuse la responsabilité, que je me considère comme innocent de cet événement, comme si c’était uniquement de la faute de Judas le traître, de Pierre le renégat, de Caïphe le fourbe, de Pilate le lâche, des Juifs, des Romains, de qui vous voulez, mais en tout cas pas de la mienne…

Et pourtant c’est bien le péché du monde qui a cloué le Seigneur Jésus sur la croix, péché du monde auquel je participe moi aussi. Les envolées magnifiques de Paul sur l’amour de Dieu ont pour point de départ nécessaire la conscience du besoin de chacun d’être sauvé. Il écrit aux Romains (Rm 22-24) : « Il n’y a pas de différence : tous les hommes ont péché, ils sont privés de la gloire de Dieu, et lui, gratuitement, les fait devenir justes par sa grâce, en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus. » Rappelons-nous aussi des paroles inaugurales du pape François : « Je suis un pécheur que le Seigneur a regardé avec miséricorde. »

Nos frères protestants insistent beaucoup sur cet aspect du mystère de la croix : absolument personne ne peut se prévaloir de quelque mérite que ce soit dans le salut accompli par le Christ. « Convertissez-vous », nous redit le Seigneur aujourd’hui.

 Certes, c’est le péché du monde qui a cloué le Seigneur Jésus sur la croix ; cependant, c’est d’abord et avant tout son amour incommensurable pour le Père et pour nous, un unique amour dans sa Personne humaine et divine.

Car le Seigneur Jésus n’est pas qu’un souffrant parmi la multitude des victimes des injustices et des violences. Lui, le seul homme innocent et sans péché a été pour nous identifié au péché (1Co 5,21) ; lui, l’Agneau immaculé, a pris sur lui toute la souillure du monde ; lui, la Lumière, s’est laissé engloutir par les ténèbres ; lui, la Vie, est mort de la mort des meurtriers ; lui, la Parole Eternelle de Dieu, a accepté le silence du tombeau ; lui, le Fils consubstantiel au Père, a bien voulu ressentir dans sa chair l’éloignement de Dieu.

Si toute violence exercée sur une personne est un scandale, a fortiori l’injustice, la torture et la mort, la croix du Christ, elle, est le scandale des scandales. Ne vidons pas la croix du Christ, acceptons d’être saisis par le vertige. La lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière (Jn 3,19) ; l’Amour a été victime de la haine, si bien que la Vie est morte sur la croix.

Il fallait ce scandale des scandales pour manifester l’immensité de l’amour de Dieu et accomplir le salut du monde entier. Il fallait la croix du Christ pour que le peuple qui marchait dans les ténèbres voie se lever une grande lumière ; et que sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière resplendisse. Il fallait la croix du Christ pour porter et enlever le péché du monde, que soient brisés le joug, la barre et le bâton du tyran. Il fallait la croix du Christ pour abattre les portes du séjour des morts et rouvrir celles du Ciel. Il fallait la croix du Christ pour que le Père livre son Fils, que le Fils ouvre ses bras et son cœur et répande l’Esprit sur toute chair.

 Ne vidons pas la croix du Christ par nos mots trop humains. Osons goûter son amertume car cette amertume amère nous conduira à la paix et à la joie éternelle dans l’Esprit Saint avec le Père et son Fils Crucifié et Ressuscité pour les siècles des siècles. Amen.

Père Alexandre-Marie Valder