Collaborer au bien que Dieu fait
Collaborer au bien que Dieu fait
En ces temps de campagne électorale, nous entendons parfois parler du « candidat naturel » de tel ou tel camp, de celui dont la prééminence ne fait pas débat. Simon le pêcheur de Galilée, lui, n’était ni le premier disciple que le Seigneur a appelé, ni le plus qualifié selon les critères humains, ni même celui pour qui Jésus avait un amour de prédilection. Il n’était pas le candidat naturel.
L’existence humaine du Seigneur Jésus fut une existence humaine authentique : elle ne s’est donc pas déroulée comme un programme écrit d’avance. Lui qui a passé toute une nuit en prière avec son Père avant d’appeler les douze parmi ses premiers disciples, peut-être a-t-il dû attendre aussi un signe venant du Père afin de savoir lequel parmi ces douze serait la pierre de fondation de son Église.
« Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. Et moi, je te le déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. »
Simon sera donc la pierre, non pas parce qu’il est solide par lui-même, mais parce qu’il accepte de recevoir sa solidité d’un autre, comme lorsqu’il a interpelé le Seigneur Jésus depuis la barque : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux », puis : « Seigneur, sauve-moi ! » Nous le savons : Simon devra encore toucher douloureusement sa propre fragilité et se laisser relever par Jésus. C’est ainsi qu’il sera Pierre pour nous, en nous donnant l’exemple de la foi qui s’appuie sur Dieu seul, qui reçoit tout de Dieu, « à lui la gloire pour l’éternité ! »
N’allons pas croire cependant que Simon-Pierre soit un homme séparé des autres. Marie non plus n’est pas une femme séparée. L’un comme l’autre ont reçu une mission toute particulière qui nous révèle comment Dieu agit avec chacun de nous. Notre Dieu, le Dieu vivant et vrai, n’est ni celui qui fait à la place, ni celui qui laisse faire ; il est celui qui donne de faire, qui rend capable de collaborer à son œuvre.
Le Seigneur Dieu ne délègue pas par nécessité, comme le roi de Jérusalem qui avait besoin du gouverneur Shebna pour contrôler les entrées et sorties de son palais. Il ne délègue pas non plus par faiblesse de caractère, comme ce curé qui avait abandonné à une secrétaire paroissiale envahissante le soin de décider qui pouvait ou non avoir accès au presbytère.
Si le Seigneur s’associe des hommes et des femmes, c’est par pure bonté, pour les ennoblir. Aux parents, il confie des enfants ; aux époux des épouses, et réciproquement ; aux pasteurs de l’Église des communautés ; aux gouvernants des responsabilités ; à toute l’humanité l’intendance de la maison commune de la création. De même que collaborer au mal avilit – pensons à ce que nous Français appelons la collaboration –, de même collaborer au bien que Dieu fait ennoblit.
« Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. » Il subsiste tout de même une difficulté de taille. Quand nous voyons des exemples de parents, d’époux, d’épouses, de pasteurs et de gouvernants irresponsables, quand nous voyons comment l’humanité traite la création, est-il bien raisonnable de se fier aux collaborateurs que Dieu s’est donné dans l’Église ?
Rappelons-nous que l’Église est un objet de foi. Ce qu’elle est en vérité ne saute pas aux yeux. Nous croyons que Dieu est un Père infiniment bon, même si souvent les épreuves mettent à l’épreuve notre foi. De même, nous croyons que Jésus de Nazareth, cet homme qui a vécu et est mort sur une tête d’épingle de l’histoire de l’humanité est en personne le Fils de Dieu. De même, nous croyons que l’Esprit de Dieu est à l’œuvre dans les signes si simples des sacrements : l’eau, le pain, l’huile, la parole. En son Fils fait homme, en son Église si humaine, parfois si tristement humaine, en ses sacrements, le Seigneur notre Dieu s’est fait proche, au risque de la banalité et du mépris.
L’Esprit Saint anime l’Église lorsqu’elle ouvre largement le trésor des Écritures et des sacrements. Et aussi lorsqu’elle doit fermer les portes. Je pense à ces occasions où j’ai refusé l’absolution à un pénitent, car je l’ai jugé capable de comprendre que raconter tout le mal que lui font les autres, ce n’est pas une confession. Et aussi à ces fois où au contraire j’ai absous tel pénitent malade, handicapé ou étranger sincère, sans avoir compris grand-chose de sa confession.
L’Esprit Saint anime l’Église lorsqu’elle lie les passages de l’Écriture entre eux afin de les interpréter les uns par les autres, lorsqu’elle allie l’eau et la parole pour en faire le sacrement du baptême, lorsqu’elle célèbre le sacrement de l’alliance nouvelle et éternelle, lorsqu’elle relie les hommes et les femmes au Seigneur afin de les rassembler en un seul bercail, lorsqu’elle lie le diable et délie ceux qui subissent ses attaques, lorsqu’elle délie de la culpabilité et du poids du péché par le sacrement du pardon, de la peur par la confiance dans le Christ Sauveur, de la tristesse par la joie promise à ceux qui s’attachent à le suivre, de la haine par la recherche de la paix dans la justice, du désespoir par l’espérance.
Ainsi, le curé de la paroisse latine de Gaza parle de ses paroissiens dont la guerre est la seule référence, de ces enfants qui inscrivent « tantième jour de guerre » sur leur cahier d’école au lieu de la date du jour. Par la prière, l’éducation, le jeu, la coopération, la joie et la confiance, par la charité tout simplement, il leur ouvre les portes d’un autre monde où la guerre et la violence n’auront pas le dernier mot, un monde que nous appelons le Royaume de Dieu.
« La civilisation de l’amour, nous enseigne le pape Léon XIV, ne naît pas d’un geste unique et spectaculaire, mais d’une somme de petites et tenaces fidélités faisant barrage à la déshumanisation. C’est pourquoi il vaut la peine de s’arrêter et d’examiner la manière dont chacun dans son domaine peut contribuer à sa construction. »
Père Alexandre-Marie Valder