Eprouvés, mais non pas désespérés
Eprouvés, mais non pas désespérés
« Ils mangèrent tous et ils furent rassasiés. On ramassa les morceaux qui restaient : cela faisait douze paniers pleins. »
Cette mention des douze paniers remplis lors de cette distribution de nourriture illustre en premier lieu la générosité surabondante du Seigneur. À Cana, le Seigneur Jésus aurait pu ne fournir que le strict minimum de vin d’entrée de gamme pour que la fête ne tourne pas court, et pourtant il choisit d’offrir des litres et des litres du meilleur vin. De même ici, même une fois que tous ont mangé à leur faim, il en reste encore largement.
La mention des douze paniers remplis nous met aussi en garde contre une lecture naïve de ce passage, quelque chose comme : « En fait, les gens n’ont pas vraiment mangé de pain, mais comme ils ont passé un bon moment ensemble, ça a suffi à les contenter ». S’il n’y avait que cinq pains au départ, et de quoi remplir douze paniers avec les restes, c’est bien qu’il s’est passé quelque chose qui sort du cours naturel des choses. D’ailleurs, dans l’évangile selon S. Jean, il est bien dit que les gens veulent faire de Jésus leur roi parce qu’il les a nourris de façon miraculeuse.
Ce passage me fait aussi toujours penser à une blague qui met en scène les disciples rentrant chez eux et racontant avec enthousiasme le miracle de la multiplication des pains, jusqu’à ce qu’un auditeur les interrompe : « Mais qu’est-ce que vous fichiez au juste au milieu du désert avec douze paniers vides ? » Cette blague recèle une part de sagesse : les disciples sont-ils venus avec des paniers vides, ou bien ont-ils choisi d’abandonner ce que ces paniers contenaient afin de recevoir et de distribuer ce que Jésus leur donnait ?
Se dépouiller de ce qui nous encombre, se déposséder, se simplifier, afin d’être rendu capable de recevoir ce qui vient de la main et de la bouche du Seigneur. C’est la leçon qu’enseigne le désert tout au long de l’histoire sainte. Ce n’est pas un hasard si le début de notre passage d’évangile insiste lourdement sur cette notion de désert : « Quand Jésus apprit la mort de Jean le Baptiste, il se retira et partit […] pour un endroit désert, à l’écart. »
Nous sommes au milieu de l’évangile selon S. Matthieu. Le Seigneur Jésus a été durement éprouvé. Son discours en paraboles a reçu un accueil mitigé de la part des foules. Il l’a dit lui-même peu de temps avant : « Le cœur de ce peuple s’est alourdi : ils sont devenus durs d’oreille, il se sont bouché les yeux. » Puis ce fut le passage par Nazareth, où l’on n’a pas cru en lui. Et voilà qu’arrive la nouvelle de la mort de Jean le Baptiste. Cela fait beaucoup en quelques pages.
À la place du Seigneur Jésus, nous serions tentés soit de laisser tomber, soit de redoubler d’activité, de faire une réunion pour élaborer un nouveau plan pastoral. Lui se retire dans un endroit désert à l’écart, comme l’ont fait avant lui Moïse, David, Elie et Jean le Baptiste, comme il l’a fait lui-même tout au début de ses années de prédication. Cette fois-ci, cependant, le Seigneur emmène avec lui ses disciples. Dans la version de S. Marc, il leur dit même explicitement : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. »
En se retirant au désert, le Seigneur Jésus se dépouille de tout afin de tout recevoir à nouveau de son Père. Cela annonce la Résurrection où, plus radicalement encore, il déposera sa propre vie pour la recevoir à nouveau du Père.
Alors que le Christ s’est retiré au désert, à l’écart, le Père lui envoie les foules. Autrefois, le diable lui avait proposé de lui soumettre les peuples de la terre à condition de l’adorer, et Jésus avait refusé. Là, il reçoit les foules que le Père lui donne, non pour les dominer mais pour les servir. Ce ne sont peut-être pas les mêmes que celles qui avaient écouté d’une oreille distraite ses paraboles. Qu’importe ! Le Christ les reçoit avec compassion.
Alors que le Christ s’est retiré au désert, le Père lui envoie le pain en surabondance. Les cinq pains apportés par les disciples, que le Père multiplie entre les mains de son Fils afin qu’il puisse rassasier les foules. Ce que Jésus n’avait pas fait pour lui-même en refusant de changer les pierres en pain, il le fait pour les autres.
Comme les disciples, il me semble que le Seigneur Jésus nous a conduits au désert, et ce n’est pas agréable. Nous perdons nos repères dans un monde qui change trop vite. Nous perdons les sécurités et les certitudes qui avaient toujours été les nôtres. Nous avons vu beaucoup de nos compagnons de route renoncer à suivre le Christ. En suivant leur maître au désert, les disciples se sont peut-être demandé ce qu’ils faisaient là. Et si Jésus, désespéré, était en train de nous conduire à notre perte ? Devons-nous le suivre ou bien rebrousser chemin tant qu’il en est encore temps ?
Le Seigneur Jésus est éprouvé, mais non pas désespéré. C’est aussi ce que je pourrais répondre aux personnes qui me montrent leurs paniers remplis d’inquiétude, d’angoisse, de nostalgie, de « y’a plus » et de « qu’est-ce qu’on va dev’nir ? » et qui me demandent : « Vous n’êtes pas désespéré, vous ? »
Je suis éprouvé, mais non pas désespéré. Eprouvé car je ressens dans ma chair toutes les afflictions de l’Église, je suis bouleversé par les brebis abattues et désemparées, par les demandes auxquelles je suis incapable de répondre ; mais pas désespéré car je sais, comme dit S. Paul, que le dessein du Seigneur s’accomplira par la traversé du désert. Rien, ni le présent ni l’avenir, ni les lois de mort, ni les catastrophes naturelles, ni la criminalité, ni la tiédeur des croyants, ni la pauvreté de nos moyens, ni la violence des adversaires du bien commun, rien ne pourra nous arracher de la main de notre Père.
Ne vous y trompez pas : le panier que j’ai emporté au désert est encore bien lourd de regrets, de doutes, d’angoisses et de questions sans réponses. Chaque jour, il s’allège un peu plus, à mesure que je compte davantage sur le Christ et non sur mes forces. Un jour, nos paniers seront enfin vides, prêts à être remplis à ras bord du pain nouveau reçu de la main du Christ, à lui la gloire et la puissance pour les siècles des siècles. Amen.
Père Alexandre-Marie Valder