Peuple de bancals
Peuple de bancals
Dès sa jeunesse, le prophète Jérémie fut appelé par le Seigneur à une mission éprouvante et ingrate. Il dut porter à son peuple des paroles de réprobation et des annonces de malheur, ce qui le fit détester de tous. À la demande du Seigneur, il incita le peuple juif à accepter la domination babylonienne plutôt qu’à résister, et il fut accusé d’être un traître. Le Seigneur lui demanda de rester célibataire, ce qui passait alors pour un grand malheur, afin d’être un signe pour ses contemporains. Il passa sa vie à essayer d’empêcher la destruction de Jérusalem dont il fut finalement témoin. Arrêté, emprisonné et menacé de mort, il finit déporté en Egypte. Le commun des mortels ne connaît de lui que ses fameuses jérémiades. Selon un bilan purement charnel, sans le regard de la foi qui voit au-delà des apparences, la vie de Jérémie fut une vie ratée.
On pourrait en dire à peu près autant de Paul, qui renonça à une situation enviable et à une vie paisible et prospère pour se livrer totalement à l’annonce de l’Évangile, dans le célibat, la précarité économique, toujours en vadrouille, ballotté de mission en mission par l’Esprit Saint. Maintes fois contredit, emprisonné, flagellé, il fut finalement décapité par les Romains.
Les avanies de Jérémie, Paul et les autres ne sont rien en comparaison de la vie du Seigneur Jésus. Lui aussi resta célibataire et sans descendance dans une société qui valorisait le mariage et la fécondité. Il mourut jeune après trois années de prédication sans grand succès, beaucoup de contradictions de la part des autorités juives et de déceptions de la part de ses disciples. Trahi par Judas, renié par Pierre, abandonné par les autres, il fut cruellement torturé et humilié, avant de mourir sur la croix, de la mort ignoble des esclaves et des criminels. Aux yeux de ses contemporains, il mourut comme un roi déchu rejeté par son propre peuple, un prophète raté qui n’avait pas tenu ses promesses, un blasphémateur qui avait prétendu parler au nom de Dieu et que Dieu avait très justement abandonné, laissé mourir dans la solitude et dans la honte.
Pas de mort héroïque pour Jésus, même pas une mort de philosophe comme Socrate et Sénèque. Aux yeux de la chair, sans la lumière de la foi qui voit au-delà des apparences, on peut dire que personne n’a jamais raté sa vie comme lui.
Pour le moment, Pierre et les autres ne peuvent pas comprendre. Chaque fois que Jésus fera allusion à sa mort, comme dans l’évangile de ce dimanche, ils seront scandalisés : « Dieu t’en garde, Seigneur ! cela ne t’arrivera pas. » Dans leur esprit, l’équation est insoluble : puisque Jésus est le Christ, le Fils du Dieu vivant – ce que Pierre confessait dimanche dernier – alors il ne peut pas souffrir et mourir ; et s’il venait à souffrir et mourir, c’est donc qu’il ne serait pas le Christ et qu’il faudrait l’abandonner. Ne soyons donc pas trop durs avec eux.
Aujourd’hui encore, l’Église, Epouse du Christ, vit la même déception que son Epoux. Je me demande parfois si nombre de baptisés, sous bien des prétextes, ne se sont pas détournés pas uniquement parce qu’elle apparaît aujourd’hui faible et fragile. Inversement, je crois que le succès de l’islam dans nos sociétés tient à ce qu’il apparaît comme la religion des forts. Non, il n’est pas facile de croire que le vrai Dieu puisse se révéler justement sous l’apparence de la fragilité. C’est pourtant notre foi, nous les hommes et les femmes de la crèche, de la croix et du pain rompu.
Munis de notre foi en la résurrection, ne craignons pas de regarder celui dont les disciples ont détourné les yeux. « Nous annonçons ta mort, Seigneur Jésus – tu ne t’es pas défilé au moment de l’épreuve, tu as souffert comme nous, avec nous et pour nous – ; nous proclamons ta résurrection – en perdant ta vie, tu l’as retrouvée, ton Père t’a relevé du séjour des morts et t’a élevé dans la gloire auprès de lui – ; nous attendons ta venue dans la gloire – comme tu l’as annoncé, tu vas venir avec tes anges dans la gloire de ton Père pour rendre à chacun selon sa conduite. »
La foi au crucifié ressuscité et glorifié nous assure que personne n’est trop faible, insignifiant, avili ou humilié pour que le Père ne puisse lui donner sa propre gloire. Si ce pain et ce vin sans valeur peuvent devenir Corps et Sang du Christ, combien plus les hommes et les femmes que nous sommes ! Nous donnons donc les sacrements de la vie éternelle aux bébés, aux personnes handicapées, malades ou marginalisées, à celles dont on dit que leur vie compte moins.
Notre Dieu, le seul Dieu vivant et véritable, n’est pas le dieu qui récompense seulement les héros et les champions ; il est le Père qui redresse les accablés, et relève ceux qui sont abattus. Comme le chante la Vierge Marie, Dieu a fait des merveilles pour son humble servante, dispersé les superbes et élevé les humbles, comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides. « Dieu, écrit le pape Léon XIV en citant Benoît XVI, se range du côté des derniers. Il possède un projet qui est souvent caché sous l’apparence terne des événements humains, qui voient triompher “les superbes, les puissants et les riches”. Et pourtant, sa force secrète est destinée à se révéler à la fin. »
Louison et Martin, par le baptême, vous n’entrez pas dans un cercle de vainqueurs, une élite de champions. Vous intégrez un peuple de bancals qui n’ont pas peur de leur finitude, de leurs imperfections, de leurs fragilités, de tout ce qui leur rappelle qu’ils ne sont rien que des humains, mais de magnifiques humains aimés de Dieu et promis à sa gloire, s’ils veulent bien mettre leurs pas dans les pas du Seigneur Jésus.
Je conclus avec les mots que Paul nous adresse ce dimanche. Je vous exhorte, frères et sœurs, et tout spécialement vous les proches de Louison et Martin, par la tendresse de Dieu, à lui présenter votre corps, votre personne tout entière – et j’ajoute : avec ses craquelures et ses ratés – en sacrifice vivant, saint, capable de plaire à Dieu : c’est là, pour vous, la juste manière de lui rendre un culte.
Père Alexandre-Marie Valder