Présence à Dieu qui est présent à moi

Présence à Dieu qui est présent à moi
« Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Il y a de quoi s’interroger. Souvenons-nous : il y a deux semaines, il était question de ces serviteurs enjoints à la vigilance dans l’attente du retour du maître. Peu avant notre passage d’aujourd’hui, le Seigneur demandait : « Et ces dix-huit personnes tuées par la chute de la tour de Siloé, pensez-vous qu’elles étaient plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Eh bien, je vous dis : pas du tout ! Mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. »
« Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? » Ni les enseignements du Seigneur Jésus, ni l’Écriture Sainte dans son ensemble, ne donnent une réponse claire et définitive à cette question. Il subsistera toujours une tension inconfortable entre justice et miséricorde, qui ne pourra être résolue qu’en Dieu.
En premier lieu, tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu, comme l’avait écrit S. Paul. Celui qui vit comme s’il avait seulement besoin que Dieu reconnaisse ses bonnes œuvres, celui qui croit qu’il n’a pas besoin d’être ramassé par terre par la miséricorde infinie de Dieu, celui-là se trompe lourdement.
Toutefois, cette miséricorde infinie est offerte à tous, y compris aux païens, comme l’illustre l’oracle du prophète Isaïe ce dimanche. Qui n’est pas né dans le peuple élu n’est pas d’emblée écarté du salut. Inversement, ce n’est pas parce que l’on est juif ou chrétien, qu’on a « tout fait M. l’abbé, baptême, les deux communions et tout », que tout est joué. Chacun aura à rendre compte de ce qu’il aura fait de sa vie : « “Amen, je vous le dis : chaque fois que vous ne l’avez pas fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.” Et ils s’en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes, à la vie éternelle. »
En résumé : ni élitisme, ni automatisme. Aujourd’hui, le Seigneur Jésus nous parle d’une porte étroite. Parfois, il affirme qu’il est difficile, voire impossible d’entrer dans le Royaume de Dieu. Mais rien n’est impossible à Dieu ou, pour citer le psaume de ce jour : « Son amour envers nous s’est montré le plus fort. »
Peu ou beaucoup de sauvés ? Ce n’est pas important. D’ailleurs, voyez comme le Seigneur Jésus déplace la question. À ce curieux qui demande si les gens seront sauvés, le Seigneur répond : « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite ! » L’image de la porte est rare chez S. Luc. Elle est le lieu de la rencontre décisive du maître qui revient et du serviteur qui l’attend. Elle est aussi cette porte à laquelle on frappe dans la prière. Et si cette porte étroite n’était autre que la porte de la prière ?
Mais qu’est-ce que la prière ? Des mots à réciter et des gestes à accomplir ? Un dialogue avec Dieu (qui répond rarement, reconnaissons-le…) ? Ou bien encore un sentiment ? Un ressenti corporel ? Un état de plénitude ou au contraire de vide ? Nous prêtres ne parlons peut-être pas suffisamment de la prière, si bien que ceux auxquels nous sommes envoyés s’en font parfois des idées fausses.
Certes, je ne prétends pas tout résoudre en quelques minutes. Je vous propose cependant de nous attacher à la prière comme attention. « L’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière », a écrit Simone Weil. Et si prier revenait finalement à faire attention, à être présent, à Dieu qui est présent ?
Pas n’importe quel dieu, toutefois. Ce Dieu, il s’agit du Père qui te connaît et qui t’aime, qui t’accueille toujours tel(le) que tu es, sans t’accabler. Ce Père qui te donne parfois des leçons, c’est vrai, mais justement parce que tu comptes à ses yeux. Un verset supprimé de la deuxième lecture d’aujourd’hui dit : « Si vous êtes privés des leçons que tous les autres reçoivent, c’est que vous êtes des bâtards et non des fils. »
En outre, ce Père s’est laissé connaître en son Fils, visage de sa miséricorde, en qui tu peux regarder Dieu et être regardé(e) par lui, comme moi (le moi réel, pas un idéal) devant toi (tel que tu t’es fait connaître concrètement). Le Père et le Fils te donnent part à leur Esprit, Dieu en toi qui brûle, éclaire, réchauffe, purifie, décape et transforme en soi.
La prière serait alors un effort (« Efforcez-vous d’entrer… ») d’attention à ce Dieu-là. On voit aussitôt que les nombreuses méthodes de prière sont avant tout un moyen de susciter et soutenir cette attention. On peut regarder une icône ou un paysage. On peut aussi dire des paroles, en priant avec le chapelet ou la liturgie des heures. On peut encore réfléchir et imaginer, avec la méthode de S. Ignace, comme on peut rechercher le silence et le dénuement, dans la tradition du Carmel. Tous ces chemins sont utiles pour conduire à la prière, tout comme ils peuvent en détourner si l’on oublie qu’ils sont seulement des moyens.
Qui prie exerce et développe en soi une capacité d’attention. La qualité de présence à Dieu qui en résulte, on pourra alors la retrouver dans l’étude, dans le travail manuel, dans le service des autres, et même dans la détente. Marthe et Marie se trouvent alors réconciliées.
« Seigneur, n’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? _ Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite », celle de l’attention à Dieu. Ne te demande pas comment Dieu tient ses comptes ; toi, tiens compte de Dieu. Ne te glorifie pas de ce que Dieu a été présent dans ta vie (« Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places »). Demande-toi plutôt si toi, tu es présent(e) à lui.
« Bien tard je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée ! écrivait saint. Augustin. Et voici que tu étais au-dedans de moi, et moi au-dehors de moi-même et c’est là que je te cherchais… Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi… » Efforçons-nous, nous aussi, d’entrer dans le rude et beau combat de la prière, présence à Dieu qui est présent à moi.
Père Alexandre-Marie Valder