Sa mort nous affranchit de la mort

Sa mort nous affranchit de la mort

Sa mort nous affranchit de la mort

« Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse. » Chaque soir, les ténèbres de la nuit couvrent le monde. Le jour meurt. Nous sombrons dans le sommeil. Nous nous absentons pour quelques heures et le monde poursuit son cours sans nous. L’approche du soir dans le récit bien connu des disciples d’Emmaüs peut nous faire légitimement penser à la mort : reste avec nous, Seigneur, car la mort approche.

L’Écriture Sainte nous révèle en creux ce que serait la mort sans le Christ. Le séjour des morts serait le lieu de l’abandon, où toutes les relations sont rompues. Pensons aux Sadducéens se moquant de Jésus à propos de cette femme qui a épousé successivement sept frères. Si vraiment les relations perduraient après la mort, de qui serait-elle l’épouse ? Le séjour des morts est le lieu de l’isolement et de l’oubli, un lieu terne et sans joie où rien ne se passe.

On peut même se demander si la mort n’est pas synonyme de disparition pure et simple. Le discours de Pierre dans la première lecture évoque les douleurs de la mort et surtout la corruption, corruption du corps qui laisse imaginer une destruction de toute la personne. Un mot résume tout : fin. La mort est la fin absolue au-delà de laquelle il n’y a tout simplement rien.

Même pour le croyant, le tableau n’est pas forcément plus reluisant. Tant que l’on est vivant, on peut être en relation avec les autres et avec Dieu. Une fois mort, on n’est plus en relation avec nos proches ; pourquoi le serait-on davantage avec Dieu ? Et puis, de toute façon, est-on prêt à paraître devant lui ? Quel sera le bilan de notre vie ? Que pourra-t-on offrir pour racheter le temps perdu ? Quels mérites pourra-t-on faire valoir ? Pensons à l’angoisse de nos frères musulmans décomptant les bonnes et mauvaises actions de leur vie dans l’attente du jugement d’Allah.

 C’est sur cet arrière-plan très sombre qu’il nous faut considérer les paroles de Pierre s’adressant à la foule juste après la venue de l’Esprit Saint le jour de la Pentecôte. Dans un premier temps, son récit est semblable à celui des disciples sur le chemin d’Emmaüs : Jésus de Nazareth, cet homme de Dieu, ce prophète puissant par la parole et les actes, a été livré, condamné et crucifié, il est mort et il a été enseveli. La mort a gagné. C’est la fin.

C’est alors que Pierre poursuit en s’appuyant sur son propre témoignage et sur le psaume de David : non, ce n’est pas la fin. Le Christ a été délivré des douleurs de la mort, il n’est pas resté prisonnier du séjour des morts ; il n’a connu ni la destruction ni la corruption ni l’abandon car le Seigneur s’est maintenu à ses côtés et l’a gardé inébranlable. Pour lui, la tristesse et la peur se sont changées en fête et en joie. Pour lui, la mort n’a pas été la fin, mais l’accomplissement.

Faisons un pas de plus.

Dans ce discours à l’aube de son ministère apostolique, comme dans la lettre qu’il adresse aux communautés bien des années plus tard, Pierre ne parle pas que du Christ. Il parle de lui-même, et il parle de nous. La résurrection du Christ a un effet pour tout homme, ainsi que le répètent nos chants et nos prières du temps pascal : « Le Christ est ressuscité des morts ; par sa mort, il a vaincu la mort. En mourant, il a détruit notre mort ; en ressuscitant, il nous a rendu la vie. Sa mort nous affranchit de la mort et, dans sa résurrection, chacun de nous est déjà ressuscité. Immolé, il a vaincu la mort ; mis à mort, il est vivant pour toujours. »

Par sa mort, le Seigneur Jésus a transformé toute mort humaine. On peut comparer le chemin d’Emmaüs à une existence humaine où le Christ marche patiemment à nos côtés, parfois sans être reconnu, parfois ignoré, parfois même rejeté. Lorsque le soir approche, et la mort, il n’attend qu’un mot de nous pour demeurer et se révéler : « Reste avec nous, car le soir approche. »

Lors des funérailles chrétiennes, il est tellement beau et riche de sens, lorsque les lieux le permettent, que le cierge pascal soit disposé de telle sorte que le cercueil vienne quasiment s’y appuyer. C’est alors comme si le Christ Ressuscité recevait celui ou celle à qui l’on dit adieu. Toutes les relations sont rompues, sauf cette relation essentielle avec le Ressuscité à partir de laquelle tout pourra être refondé : « C’est bien par lui, écrit S. Pierre, que vous croyez en Dieu, qui l’a ressuscité d’entre les morts et qui lui a donné la gloire ; ainsi vous mettez votre foi et votre espérance en Dieu. » Et de là, par le même Christ, nous sommes en communion avec ceux qui sont en relation avec lui : les saints et les âmes du purgatoire.

Immolé, le Christ a vaincu la mort. Il ne l’a pas fait disparaître. Il l’a subvertie, transformée de l’intérieur. La mort sans le Christ est la fin absolue, celle que l’Écriture appelle « la seconde mort », la fin qui n’en finit pas de finir, l’enfer. La mort dans le Christ n’est pas la fin, mais l’accomplissement de la vie.

Chaque soir, lorsque les ténèbres de la nuit couvrent le monde, lorsque la mort du jour tourne nos pensées vers la mort, l’Église chante. Elle chante la prière de l’accomplissement, les complies : « Sauve-nous, Seigneur, quand nous veillons. Garde-nous, Seigneur, quand nous dormons. Nous veillerons avec le Christ et nous reposerons en paix. Maintenant, ô Maître Souverain, tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix, selon ta parole, car mes yeux ont vu ton salut… Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit, pour les siècles des siècles. Amen. »

Père Alexandre-Marie Valder