S’émerveiller du monde, avertir le monde, offrir le monde

S’émerveiller du monde, avertir le monde, offrir le monde

S’émerveiller du monde, avertir le monde, offrir le monde

« Vous êtes le sel de la terre… vous êtes la lumière du monde… que votre lumière brille devant les hommes. » Dimanche dernier, le Seigneur Jésus, dans l’évangile des béatitudes, a parlé de notre identité de disciples. Aujourd’hui, il souligne que nous sommes disciples pour les autres, disciples envoyés, disciples-missionnaires, pour la terre, pour le monde, pour les hommes. Cette mission est un service aux mille facettes. Je vous propose de méditer sur trois aspects du service que nous, disciples du Seigneur Jésus, avons à rendre au monde.

En premier lieu, le sel auquel le Seigneur nous compare est un exhausteur de goût qui révèle la saveur déjà présente dans les aliments. Quant à la lumière, elle fait voir la couleur qui était déjà là. Autrement dit, nous sommes envoyés à une réalité qui nous précède et qui est déjà pleine de vérité, de beauté et de bonté.

Cultivons ce regard positif porté sur l’autre auquel nous sommes envoyés. La voie chrétienne se démarque en cela nettement de tant d’autres visions du monde. Dans le bouddhisme, le monde n’est qu’illusion dont il faut se détacher. L’islam justifie son existence en considérant que tout ce qui se trouve avant lui ou en-dehors de lui n’est qu’impiété et perversion. Plus généralement, tous les totalitarismes d’hier et d’aujourd’hui ne rêvent que de faire table rase du passé et d’opérer le remplacement de l’ancien par le nouveau.

Au contraire, le premier service que les disciples du Seigneur Jésus ont à rendre à la terre, au monde et aux hommes est un service d’émerveillement, de mise en valeur et de bénédiction de ce qui est déjà là. Celui qui nous envoie dans le monde est lui-même le Créateur et le Sauveur du monde. Nous sommes envoyés pour évangéliser à partir de toutes les semences de vérité, de beauté et de bonté que notre Dieu a déjà déposées dans ce monde.

Que ce service d’émerveillement pour tout ce qu’il y a de vrai, de beau et de bon dans le monde n’entraîne cependant aucune complaisance, aucun compromis avec le mal et le péché qui y sont également, et c’est là le deuxième aspect que je voudrais souligner.

Un jour, le prophète Élisée a assaini les eaux d’une source en y jetant du sel, signe de purification (2R 2,19-22). Le sel ronge et nettoie ce qui est corrompu, et non sans douleur. La lumière, elle, met au jour ce que l’on aurait préféré garder caché. Pensons aux personnalités politiques et médiatiques qui tremblent en voyant révélées leurs compromissions avec Jeffrey Epstein.

C’est aimer et servir la terre, le monde et les hommes que de les avertir qu’ils s’égarent dangereusement et qu’il leur faut se convertir. Pensons aux prophètes qui ne mâchent pas leurs mots, comme Isaïe aujourd’hui. C’est aimer et servir les hommes que de leur dire sans détour que celui qui fait peser le joug sur ses frères, qui manie le geste accusateur et la parole malfaisante, qui vit sans se soucier du malheureux, celui-là fait le jeu de celui que l’on appelle l’Accusateur – le satan – et le Diviseur – le diable – et qu’il partagera son sort pour l’éternité.

Il est rarement confortable d’être sel et lumière à la suite du Seigneur Jésus. Ses œuvres de lumière en ont conduit beaucoup à rendre gloire au Père. D’autres ont choisi de s’enfoncer dans les ténèbres du refus et de le clouer à la croix.

Il en va de même pour nous. Tant que les chrétiens annoncent de faux christs qui ne dérangent pas le monde, le monde les laisse indemnes. Les exemples ne manquent pas. Tout change lorsque les disciples s’attachent à annoncer le mystère de Dieu dans son intégralité, dans sa crudité, à appeler « bien » ce qui est bien et « mal » ce qui est mal. Qui se fera serviteur et témoin du Christ Crucifié aura à verser son sang comme lui.

Cela nous conduit au troisième et dernier aspect, après la bénédiction et l’appel à la repentance.

Dans l’Écriture, le sel est mis en relation avec le sacrifice : « Sur tout présent réservé qui consiste en offrande de céréales, tu mettras du sel ; tu ne laisseras pas ton offrande manquer du sel de l’alliance avec ton Dieu ; avec tout ce que tu réserveras, tu apporteras du sel (Lv 2,13). » Quant à la lumière, les termes employés par le Seigneur Jésus peuvent renvoyer aux lampes qui brillaient en permanence dans le Temple de Jérusalem, devant la Présence de Dieu (Lv 24,2).

Être sel et lumière aurait donc à voir avec le sacrifice, ce qui rejoint la participation au sacerdoce royal de tout chrétien consacré par l’onction du baptême et de la confirmation. « Les baptisés, en effet, écrit le Concile Vatican II (Lumen Gentium n°10), par la régénération et l’onction du Saint-Esprit, sont consacrés pour être une demeure spirituelle et un sacerdoce saint, de façon à offrir, par toutes les activités du chrétien, autant d’hosties spirituelles, en proclamant les merveilles de celui qui, des ténèbres, les a appelés à son admirable lumière. »

Frères et sœurs, le Seigneur compte sur nous pour porter la terre, le monde et les hommes au-delà d’eux-mêmes, pour les offrir à Dieu en rendant grâce pour le bien, en faisant pénitence pour le mal, en intercédant pour les bons et les méchants. C’est dans l’eucharistie que nous offrons ensemble que cela se réalise au plus haut point, mais pas seulement : la liturgie des heures et la prière du rosaire sont de merveilleux moyens d’appeler l’Esprit Saint sur la terre, le monde et les hommes, de les déposer dans les mains du Fils de Dieu afin qu’il les offre à son Père, à lui la puissance et la gloire pour les siècles des siècles. Amen

Père Alexandre-Marie Valder