Nos Cananéennes d’aujourd’hui

Nos Cananéennes d’aujourd’hui

Nos Cananéennes d’aujourd’hui

Même si nous n’en avons pas toujours conscience, en raison du découpage des lectures du dimanche, les évangiles sont des récits structurés. Ce n’est pas par hasard que Matthieu choisit de raconter l’épisode de la Cananéenne, et de le raconter à ce moment-là.

Après son passage à Nazareth et l’annonce de la mort de Jean le Baptiste, le Seigneur Jésus s’est retiré sur la rive occidentale du lac de Tibériade, et là il a enseigné, guéri des malades et multiplié les pains pour une foule issue du monde juif. Un peu plus tard, il passe en terre païenne et accomplit les mêmes signes : enseignement, guérisons et multiplication des pains.

Entre les deux, prennent place trois épisodes. Premièrement la marche sur la mer avec Pierre, lue dimanche dernier. Deuxièmement une controverse avec les pharisiens et les scribes venus de Jérusalem. Ayant constaté que les disciples mangeaient sans s’être lavé les mains, ceux-ci les accusèrent d’impureté rituelle. Ce fut l’occasion pour Jésus d’un nouvel enseignement : Au fond, qu’est-ce qui rend l’homme impur ? Est-ce la nourriture qui entre dans sa bouche ou bien plutôt les paroles mauvaises qui en sortent ?

Alors Jésus et ses disciples se rendent en terre païenne, et voilà qu’arrive notre Cananéenne. « Prends pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. »

Tous les êtres humains sans exception sont concernés par la question du mal, ce mal que le démon a semé dans le monde. Tous, nous en sommes tantôt les victimes, tantôt les auteurs. Lorsque saint Paul écrit que Dieu « a enfermé tous les hommes dans le refus de croire pour faire à tous miséricorde », il ne parle pas d’une manipulation divine perverse. Il énonce simplement que personne ne peut dire : « Je n’ai pas besoin d’être sauvé », ni : « Je me sauverai très bien tout seul. »

C’est aussi ce qu’exprime le rite pénitentiel qui ouvre nos messes. Avant toute chose, nous reconnaissons que nous avons péché, que nous n’y arrivons pas seuls, que nous avons besoin de la miséricorde de Dieu. Entrer dans la messe sans rite pénitentiel, ce serait comme entrer dans une boulangerie en déclarant : « Je n’ai pas besoin de pain, merci bien. »

Souvenez-vous : je disais que Matthieu raconte que le Seigneur Jésus a accompli les mêmes gestes – enseigner, guérir, nourrir – du côté juif et du côté païen. Cela doit nous faire comprendre que, juifs ou païens, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, nous avons tous en commun ceci : d’avoir besoin du Seigneur, de sa parole, de sa force, de son pardon, de son Eucharistie.

Tous nous sommes concernés par le mal, le péché et la mort. Tous nous avons besoin d’être sauvés par le Christ. C’est pourquoi le Christ s’est fait le seul Sauveur de tous les hommes et les femmes, sans exception. Tous empêtrés ensemble dans le mal, celui que nous subissons et celui que nous commettons, nous sommes tous liés dans le salut. Le Christ me rejoint en passant par les autres. Nous avons tous été évangélisés et catéchisés par quelqu’un d’autre et personne ne peut se baptiser soi-même, se confesser soi-même, se communier soi-même. Ce que nous avons reçu, saurons-nous le donner ?

À l’échelle de l’histoire, Dieu a choisi de passer par ce peuple à qui il a parlé en premier, c’est pourquoi Jésus peut déclarer à ses disciples : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » De fait, le Seigneur Jésus est ce Messie qu’attendait le peuple juif. Les autres peuples n’attendaient aucun envoyé, aucun prophète, aucun sauveur. Ils en avaient besoin, mais ils ne l’espéraient pas, contrairement au peuple d’Israël. Dimanche dernier, souvenons-nous, saint Paul a énuméré les privilèges du peuple élu : « Ils sont en effet israélites, ils ont l’adoption, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses de Dieu ; ils ont les patriarches, et c’est de leur race que le Christ est né, lui qui est au-dessus de tout, Dieu béni pour les siècles. »

Ce peuple à qui Dieu a parlé en premier garde une place de choix dans son cœur et a toujours une mission à l’égard des autres peuples. « Les dons gratuits de Dieu et son appel sont sans repentance », poursuit saint Paul dans la lecture d’aujourd’hui. La vocation du peuple juif est toujours actuelle : peuple témoin, peuple précurseur, peuple de Dieu pour toutes les nations.

Le Seigneur Jésus a accompli en sa personne la mission de son peuple d’apporter à toutes les nations la connaissance du vrai Dieu. Baptisés en lui, immergés en lui, greffés sur lui, revêtus de lui, habités par son Esprit, nous avons part à cette même mission.

Je pense à nos Cananéennes d’aujourd’hui.

Je pense à ce monsieur qui porte un intérêt purement intellectuel à Jésus, qui cherche à comprendre ce que croient les chrétiens. Je pense à ce jeune couple qui a déjà une vie de prière, où se mêlent le Christ, la Vierge, les anges et les esprits des défunts. Je pense à ces catholiques, disons « de droite », qui confondent parfois la foi au Christ et l’attachement à une certaine idée de la France. Je pense aussi à ces catholiques, disons « de gauche », qui ont perdu le lien entre leurs engagements sociaux et leur foi, et que plus rien ne distingue de leurs compagnons athées. Je pense à ces baptisés qui ne sont pas confirmés, qui ne communient pas, qui ne se confessent pas, ne lisent pas la Bible et ne prient pas, sans être pourtant de complets païens, puisque nous les voyons à Noël, à la Toussaint et aux Rameaux.

Des Cananéennes, nous en rencontrons chaque jour. Elles nous dérangent, elles n’entrent pas dans nos cases, et pourtant elles nous demandent de partager avec elle le  pain de notre table. Frères et sœurs assis avec moi à la table de la Parole et de l’Eucharistie, à la table du Christ, le pain vivant, la source d’eau vive, faisons-leur connaître celui dont elles ont faim et soif.

Père Alexandre-Marie Valder