Le baiser de l’Eucharistie
Le baiser de l’Eucharistie
Frères et sœurs, ceux que l’on appelle les nouveaux croyants nous enseignent. Ces adultes, jeunes gens, adolescents et enfants, baptisés ou non, éloignés de toute éducation chrétienne, s’approchent de l’Église parce qu’ils perçoivent qu’elle abrite un trésor : le Christ lui-même présent de diverses manières, dans l’assemblée des disciples consacrés par le Baptême et la Confirmation, dans les ministres ordonnés, dans la Parole proclamée, dans les sacrements, et au plus haut point dans le bien-nommé Saint-Sacrement de l’Eucharistie.
Il est désormais courant lors des messes que nombre de membres de l’assemblée prennent part à la procession de communion avec les bras croisés sur la poitrine, manifestant à la fois leur désir de s’approcher de l’Eucharistie et la conscience qu’ils ne sont pas encore prêts à la recevoir. Ils ne sont pas baptisés, ou bien n’ont pas fait leur première communion, ou bien n’ont pas suffisamment préparé leur cœur par le sacrement du pardon, ou mille autres raisons qu’il n’y a pas à juger.
Tout naturellement s’est alors installée chez nous la pratique de donner l’Eucharistie à ceux qui estiment en conscience pouvoir la recevoir et de bénir individuellement les autres personnes. Cela fait longtemps que les Églises d’Orient ont une pratique comparable : d’une part l’Eucharistie pour les chrétiens initiés et dûment préparés par la confession de leurs péchés, d’autre part le pain bénit pour tous ceux qui le veulent en signe d’accueil inconditionnel par le Christ et son Église.
Les nouveaux croyants nous enseignent. Ils nous obligent à ne pas nous habituer à l’Eucharistie. Qu’est-ce que l’Eucharistie pour l’Église ? et pour moi ? Pourquoi moi vais-je communier tandis que d’autres vont simplement recevoir la bénédiction – ce qui n’est déjà pas rien, soit dit en passant ?
Pour le monde, et même pour certains catholiques, une telle distinction semble incompréhensible et scandaleuse. En effet, si l’Eucharistie n’était rien d’autre qu’un repas fraternel de l’assemblée autour du pain partagé en mémoire de Jésus, ce qu’est à grands traits la Sainte Cène protestante, il serait intolérable d’en exclure qui que ce soit.
Alors, qu’est-ce que l’Eucharistie pour nous ? Certes, elle est signe et instrument de la communion entre les membres de l’Église qui ne forment ensemble qu’un seul corps, comme nous le disait saint Paul à l’instant. Cela n’épuise pas le sens et la puissance de l’Eucharistie cependant.
Le Christ lui-même est présent sous les apparences du pain et du vin. Nous les recevons pour être en communion avec lui et, par lui, avec Dieu : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi. »
Saint Paul écrivait aux Corinthiens dans le contexte des repas sacrificiels du judaïsme et
du paganisme. Manger la chair de la victime sacrifiée, c’était alors entrer en communion intime avec celui à qui le sacrifice avait été offert, qu’il s’agisse du Seigneur dans le Temple de Jérusalem ou bien des idoles démoniaques dans les temples païens. Or, notre Eucharistie est aussi cela : un sacrifice, « le sacrifice de toute l’Église, pour la gloire de Dieu et le salut du monde ».
La communion au sacrifice eucharistique met le fidèle qui y a été initié et s’y est dûment préparé en communion avec Dieu, une communion vitale, une communion qui doit alors engager toutes les dimensions de son existence. « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur », en particulier cette Parole tranchante qui nous appelle sans cesse à nous convertir, à confesser nos péchés, à rejeter le mal, à choisir le bien, à prendre jour après jour les moyens d’être davantage libres pour aimer.
Bien sûr que nous ne pensons pas à tout cela à chaque fois que nous communions, cependant examinons-nous de temps à autre : sommes-nous dans ce cercle vertueux de la conversion ou bien dans une routine eucharistique ?
Je partage avec vous une image en forme de question, que je me pose à moi-même : est-ce que je communie comme je prends un médicament ou bien comme je reçois un baiser ?
Est-ce que l’Eucharistie est quelque chose que je prends pour l’avoir pris, comme un médicament, parce qu’il le faut bien, distraitement, sans y penser, en faisant autre chose, en m’interrompant juste le temps nécessaire pour déglutir ? « Un litre de lait, une douzaine d’oeufs… Ah, c’est le moment de prendre ma communion… voiiilà, c’est fait… une grappe de tomates, deux beaux poireaux… tiens, cette dame a un bien joli chapeau… »
Ou bien est-ce que je reçois l’Eucharistie comme on reçoit un baiser, en étant tout entier dans cet acte qui est source et sommet, signe et moyen de ma relation d’amour avec le Seigneur à qui j’ai parlé tout au long de la semaine, que j’ai chanté, dont j’ai écouté la Parole, que j’ai remercié pour le bien et à qui j’ai demandé pardon pour le mal, avec la ferme résolution de grandir dans l’amour pour lui ?
Le Seigneur Jésus, lui, ne se donne jamais distraitement. Je reste marqué par la phrase du pape François dans sa lettre sur la liturgie : « Le contenu du Pain rompu est la croix de Jésus, son sacrifice d’obéissance par amour pour le Père. » À chaque messe, le pain est rompu et brisé, le Christ se donne, le sacrifice de la croix est rendu présent. Le Christ est là dans tout le sérieux, toute la densité, toute la profondeur du don de sa vie. Non comme un commerçant qui sert des clients à la chaîne, mais comme un amoureux qui s’avance pour l’étreinte, toujours nouvelle, toujours unique, du baiser de l’Eucharistie.
Frères et sœurs, puissent le témoignage des nouveaux croyants et cette image du baiser renouveler notre amour de l’Eucharistie, notre attention à la communion, notre résolution à accorder notre vie au don que nous recevons dans la joie. Amen.
Père Alexandre-Marie Valder